dimanche 22 juillet 2012

Les pouvoirs de la littérature


Daphné Disparue
de
José Carlos Somoza

Toujours publié chez Actes Sud, l’édition propose encore une illustration de couverture qui soulève bien des interrogations : un buste de femme dont la tête est pour ainsi dire coiffée de deux escaliers qui s’élèvent en circonvolutions pour se rejoindre en un seul point en son sommet. La femme a les yeux sombres et semble plongée dans la rêverie et donc son imaginaire. Est-ce que ces escaliers symbolisent les différentes possibilités d’évoluer dans la vie pour ensuite se terminer de la même manière ?

Maintenant passons à la quatrième de couverture. Je ne citerai que cette phrase choisie par les éditeurs et qui se trouve aussi être la première phrase du roman : « Je suis tombé amoureux d’une femme inconnue » et on notera l’absence de point de ponctuation.

Ainsi cette ouverture de roman annonce déjà un certain mystère sur la situation du protagoniste et un début d’énigme à résoudre. Mais au fil des pages , les énigmes s’enchaînent, s’emboîtent non seulement pour le lecteur mais aussi pour le narrateur, qui parfois s’adresse directement à son lecteur. Le narrateur, écrivain, frappé d’amnésie soudaine suite à un accident va donc rechercher cette inconnue ce qui va le plonger dans les mystères de la création littéraire, dans l’utilisation du réel et de la fiction dans les œuvres littéraires.

Ainsi des thèmes bien intéressants sont évoqués et participent aux résolutions des énigmes et, ou au contraire pour brouiller les pistes.

Le monde de l’édition est dépeint de manière à reconsidérer le rôle de l’écrivain dans nos sociétés. L’importance du rabat,

« Nous appelons « rabat » l’information sur un texte qui se trouve à l’extérieur de celui-même : une note de bas de page, la couverture d’un livre […]. Les gens ignorent que la véritable lecture d’un livre se fait à travers le rabat. Sans lui, le texte est incompréhensible ;»
« C »est le rabat qui lui donne un sens ou un autre. Le rabat est PLUS, BEAUCOUP PLUS IMPORTANT que le livre ! » p 77.
Voilà nous savons qu l’énigme se résoudra de manière littéraire.
La page suivante, le narrateur (mais l’auteur Somoza  a déjà quelque chose en tête pour un roman qui suivra…) prend un exemple de deux œuvres écrites : La Bible et Les Milles Et Une Nuits.
« Nous savons que la Bible prétend être la parole de Dieu, tandis que Les Mille Et Une Nuits sont un recueil de contes fantastiques. Le rabat c’est ça : ce que nous savons, ou croyons savoir sur ces livres. Maintenant, imaginez que La Bible et Les Milles Et Une Nuits aient échangé leur rabats, il y a des millénaires : à ce stade, les aventures de Yahvé constitueraient un délice pour les petits enfants pendant que de nombreux dévots seraient morts pour Aladin ou auraient été torturés pour avoir nié Shéhérazade… Et ne croyez pas que j’exagère : le rabat est comme le cours d’une rivière, et notre lecture coule toujours soumise à ses limites. »

Ainsi le narrateur va devoir résoudre l’énigme première, « Je suis tombé amoureux d’une femme inconnue », phrase qu’il a écrite avant son accident provoquant son amnésie…
La recherche de cette femme, si il l’a créée ou si elle existe vraiment va le mener à rencontrer des personnes du monde littéraire et de l’édition qui vont le replonger dans les mystères du pouvoir des mots, de la fiction… Il va se questionner sur les moyens utilisés pour créer et les objectifs à atteindre pour lui en tant qu’écrivain et pour ses lecteurs.
On va découvrir dans l’univers particulier de Somoza des thèmes qui seront repris en plus grande ampleur dans ses romans futurs : l’utilisation des muses, de modèles pour artistes (auteurs, peintres) et tout ce que cela suggère.
La question de la limite ou confusion entre réalité et fiction proposée dans le roman qui nourrit les mystères qui entourent le narrateur et le met sur une fausse piste, rappelle ainsi la théorie émise par S. T. Coleridge sur « The willing suspension of disbelief », la suspension consentie de l’incrédulité. Et son contraire.
En 1817, dans Biographia Literaria , Coleridge inventa cette expression pour expliquer comment un lectorat de gens cultivés peuvent continuer à apprécier une littérature fantastique, gothique et tous ces ajouts de supernaturel car au XVIIIème siécle, la croyance en sorcellerie  et autres éléments supernaturels déclinaient. Il fallait donc évoquer ces faits d’une autre manière pour que les lecteurs adhèrent au texte et s’identifient aux personnages.
C’est ainsi que Somoza brouille les pistes entre fiction et réalité pas pour le lecteur mais pour le narrateur. Ce qui est est un très grand tour de force littéraire.
P 163-164 « Tous les caractères et situations mentionnés dans ce récit sont fictifs. Toute ressemblance avec… » etc. Ce simple paragraphe hors du contexte est un rabat. Il annule tout ce qui vient ensuite. C’est l’alibi parfait. A partir de là , Ovide pourrait écrire ce qu’il voudrait. Grâce à ce rabat, le récit tombe dans le trou aveugle de la fiction. Notre ennemi le sait, et il a inversé l’ordre habituel de la littérature : le rapt est fictif, le texte réel. [ …] Les écrivains, en règle générale, prétendent nous faire admettre des événements complètement faux. Ovide, en revanche a réussi le contraire : nous empêcher de croire à un fait complètement vrai. »
« Si le rabat dit : « c’est de la fiction », nous les lecteurs, nous appuierons sur l’interrupteur « incrédulité » et rien ne nous fera changer d’avis tout au long du texte…Au contraire, nous défierons l’écrivain de nous convaincre : « Voyons si tu es capable  de me faire croire à la fantaisie que tu as inventée », disons-nous. Et Ovide, qui le sait parfaitement comme je le dis, a conçu un piège diabolique auquel nous collaborons tous… »

Voilà ce roman à plusieurs lectures vous plonge dans les mystères de la création et ce terme  « fantaisie » qui revient souvent dans le livre pourrait s’appliquer dans ce roman mais aussi à tous ceux de José Carlos Somoza qui aime nous plonger dans les mystères qui se créés grâce à la littérature et au pouvoir de l’imagination.
Dans les citations ci-dessus, Ovide apparaît comme  personnage , peut-être… Mais ce qui est certain, c’est que les métamorphoses y sont suggérées ainsi que Daphné et les lauriers. Les métamorphoses proposent des thèmes, tels que le dédoublement de la réalité, les métamorphoses de l’âme tout au long d’une vie….
Comme le suggère la quatrième de couverture, le protagoniste et le lecteur ne disposent que du texte pour résoudre les énigmes.

  Céline B.

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