dimanche 18 décembre 2011

Clara et La Pénombre


  Déviance de l’art, hyperdrame : 
Roman d’anticipation ou pas ?

 José Carlos Somoza, dans ce roman de 2003 chez Actes Sud, aborde encore un univers très différent, celui de l’art et de toutes ces déviances imaginables : l’être humain n’est plus car il est le support de l’artiste, sa toile. Il devient une toile depuis son être le plus profond jusqu’à son apparence extérieure qui sera exploitée, détournée, peinte, apprêtée, tachée… L’histoire se déroule en 2006, époque passée aujourd’hui mais future pendant le temps de l’écriture et de la publication.
 Ainsi nous plongeons dans un univers au début très déconcertant où tous nos repères s’estompent au fur et à mesure car ce 2006 est peuplé de gens dont l’art n’est qu’une valeur marchande, où les mineurs rêvent d’être une toile, où les parents vendent leurs enfants pour servir de toile à un artiste. Les codes sur la dignité humaine, l’exploitation des enfants n’existent plus sauf chez certains lobbyistes du roman. L’ art hyperdramatique est apparu de cette manière (dans la fiction : p463, Babel) :
« L’art a toujours été très sensible aux aléas de l’Histoire. La peinture d’après-guerre s’est décomposée ; les toiles ont éclaté en couleurs fortes, se sont désagrégées en une révolution affolée de choses amorphes. Les mouvements, les tendances, étaient éphémères. Un peintre en est venu à affirmer, avec raison, que les avant-gardes n’étaient que la matière avec laquelle s’élaborait la tradition du lendemain. L’action painting, les rencontres et les actions, le pop art et l’art inclassable ont fait leur apparition. Les écoles naissaient et mouraient. Chaque peintre devint sa propre et la seule règle admissible était de ne suivre aucune règle. C’est alors que naquit l’hyperdramatisme, qui, d’une certaine façon est relié à la destruction davantage que tout autre mouvement artistique ». 

Ici les personnes deviennent des tableaux en 3D et s’exposent pendant des heures chez des collectionneurs qui les achètent ou les louent. Pour pousser le vice encore plus loin, ces œuvres peuvent être fonctionnelles, décoratives voire interactives entre elles ou avec le public.

Parfois on peut se demander si des expériences artistiques qui s’en approchent n’existeraient pas déjà ou existeront un jour. Le roman sous forme de polar propose une reflexion très poussée sur le monde de l’art, de ses limites, sur les hommes, sur l'utilisation del’être humain dans la création. Des tableaux bidimensionnels classiques, nous avons ici des "toiles tri-dimensionnelles" dont les sujets sacrifient leur identité d’être humain au service de l’art. L’intrigue se passe en majeur partie en Hollande, la patrie de Vermeer et Rembrandt dont le dernier est très présent puisque l’artiste de la fiction veut créer une exposition dont ses toiles seraient des représentations de toiles de Rembrandt composées d’êtres humains en postures hyperdramatiques.
 Par exemple ces tableaux sont cités : 
« Deux modèles suspendus par les chevilles à côté de la maquette d’un bœuf, un régiment de lanciers ensanglantés, un beau cauchemard de costumes puritains hollandais et de nudité de chair mythologique. Elle vit Gustavo Onfretti attaché sur une croix […] Elle découvrit les deux viellards de Suzanne. »


Somoza (même si ce n’est pas un essai sur l’art) va jusqu’à émettre l’hypothèse que si on ne peut rien faire de vraiment nouveau dans l’art on risque de dévaloriser , dégrader les grands maîtres du passé :
« La vision des êtres de Rembrandt transformées en êtres vivants suscitait de l’émotion […]il ne pouvait pas aller plus loin en matière de peinture humaine. Mais la voie choisie n’était pas celle de l’esthétique.
Il n’y avait rien de beau dans l’homme crucifié, dans la fillette accoudée à une fenêtre dont le visage était de la couleur de celui des morts, dans ce festin dont les plats étaient des personnes […] Rien De beau, mais rien d’humain non plus. Mais le pire était que tout semblait accuser aussi bien Rembrandt que Van Tysch. C’était un péché qu’ils partageaient tous les deux »

 Il faut souligner que ce courrant n’existe pas ainsi que d’autres notions évoquées dans le roman. Mais cela contribue à s’interroger sur le devenir de l’art, de ses déviances, abus…

Déjà des expos réelles s’inspirent de ce qui est décrit dans le roman. En 2007, une artiste plasticienne issue de la Haute Ecole des Beaux Arts de Genève, Julie John exposa des œuvres monochromes dont les sujets sont des hommes et femmes nus et entièrement peints et s’exposant dans des postures représentant des meubles.
 
Ainsi tout ce roman sous forme de polar explore toute la cruauté de l’homme sur sa propre nature dans le monde l’art qui n’est devenu donc qu’une valeur marchande. Clara, une jeune femme qui se définit comme une toile nous entraîne malgré elle dans cet univers sombre totalement déshumanisé qui devient vite dérangeant et malsain au fil des pages et nous fait découvrir malheureusement qu’un mouvement artistique dominé par une société capitaliste où l'image et la "célébrité" priment, peut changer l’humanité entière .

  Céline B.
            

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